«Quand Macron a parlé, pas un casseur n’a tremblé»
Le maire de Cannes et candidat à l’Élysée dénonce la faillite sécuritaire de l’État, juge Emmanuel Macron complètement « dépassé » et appelle à un vrai sursaut civique. Un entretien à retrouver dans le magazine Le Point.

Ce dimanche, au lendemain des scènes de violence dans le pays, David Lisnard s’est rendu sans attendre à Limoges, dont l’hôtel de ville classé a été dévasté par les flammes et les agents menacés de mort. Président de l’Association des maires de France, il avait un message à délivrer au maire Guillaume Guérin et à la population, meurtris : « Nous sommes tous Limougeauds. » À commencer par lui, qui vit le jour il y a cinquante-sept ans dans la préfecture de la Haute-Vienne. Candidat à l’Élysée, le Cannois n’attendait rien de l’allocution d’Emmanuel Macron, qu’il juge déconnecté et « à côté de la plaque » sur la question du maintien de l’ordre, au point de se demander à voix haute s’il ne conviendrait pas d’avancer la date de la présidentielle.
Il n’est le seul à avoir jugé sévèrement l’intervention du chef de l’État. Au sein même du gouvernement, sous le couvert de l’anonymat, ministres et conseillers, « choqués » et « honteux », avouent l’avoir trouvée « catastrophique » face à la gravité de la situation sécuritaire. À moins de 200 jours du premier tour, l’homme qui secoue la droite, crédité par l’institut Cluster17 de 7 % des intentions de vote, accuse le pouvoir macroniste d’avoir failli ce 17 octobre dans sa mission régalienne de protection. Et dévoile au Point son plan d’action pour sortir durablement le pays du chaos.
Le Point : La France est-elle en train de sombrer ?
David Lisnard : Cela fait longtemps que je le vois et le dis. Il faut regarder la réalité en face : nous sommes face à une fragmentation culturelle, une explosion civilisationnelle, une déliquescence de la société, une faillite civique. Les symptômes les plus graves sont l’effondrement éducatif et le délitement régalien. Sans parler de la catastrophe budgétaire et de notre recul économique. On ne commente même plus les chiffres du commerce extérieur. La France, qui était exportatrice nette pendant des décennies, est devenue déficitaire au sein de la zone euro. Heureusement, le pays réel reste d’une très grande solidité avec des femmes et des hommes qui bossent, ont de l’imagination et des principes très solides. J’ai parcouru plus de 80 départements, je visite des entreprises et je vois partout des salariés créatifs et des patrons qui prennent des risques. Ils sont porteurs d’espérance à un moment où tout peut basculer, d’un côté comme de l’autre. Il est hors de question de laisser la France s’effondrer.
Emmanuel Macron a promis dimanche de se montrer « intraitable » face aux « factieux ». Des mots déjà entendus par le passé. Était-il à la hauteur ?
Son allocution était creuse, stérile et, pour finir, inutile. Le président n’a pas pris la mesure du délitement de l’État, dont il est pourtant l’un des premiers responsables, même s’il est loin d’être le seul. Cela fait dix ans qu’il est au pouvoir et avant cela, il était ministre. Il a raison de parler de « factieux » car les émeutiers cherchent à imposer leur volonté révolutionnaire par la force. Cela porte un nom : c’est du terrorisme, du fascisme. Nous savons qu’il existe sur le territoire des camps d’entraînement des black blocs, où ils s’arment et se coordonnent. Face à cela, ne pas annoncer de mesure nouvelle, c’est pire que tout. Quand j’entends le président dire : « Nous serons intraitables face aux casseurs », laissez-moi vous dire que pas un casseur n’a tremblé en l’écoutant.
Fallait-il décréter l’état d’urgence ?
La loi du 3 avril 1955 donne des outils administratifs ponctuels pour faciliter le travail des policiers, c’est vrai. Pourquoi pas ? Mais le problème n’était pas d’interdire la manifestation du 17 octobre. Le problème est dans l’impuissance face à ce qui est interdit : c’était la casse, les destructions, les incendies. Or, qu’a fait l’État pour s’y préparer ? Il faut savoir où l’anticipation a échoué : dans le recueil du renseignement, son analyse, la prise en compte des alertes ? Les priorités des services relèvent de l’exécutif ; notamment à travers le plan national d’orientation du renseignement. Les services doivent détecter et alerter mais c’est au pouvoir politique qu’il revient de fixer les priorités, de fournir les moyens et de prendre les décisions. Le président de la République fait des déclarations tantôt molles, tantôt martiales, et pendant ce temps, la police nationale à Limoges, pourtant une ancienne préfecture de région, s’est retrouvé sans aucune munition de désencerclement ou bombe lacrymogène dès 15h35 ce samedi. Les policiers n’avaient plus pour objectif que de se protéger. Et que dire des commerçants qui ont été pillés ? Le président nous explique qu’ils seront « accompagnés ». Ça suffit, l’infantilisation ! Ce qu’on veut, ce n’est pas un État qui roule des mécaniques ou qui infantilise, mais qui assume son rôle de protection.
L’État, à vous écouter, a failli dans sa mission de maintien de l’ordre.
Il suffit de reprendre la déclaration de Laurent Nuñez le 6 octobre sur France Inter. Il expliquait que l’État régalien serait en échec si des bâtiments publics étaient attaqués, si des commerçants étaient pillés. Tous ces « si » étaient réunis samedi.
À Lyon, les voyous ont brisé, sans être inquiétés, la vitrine de l’office de tourisme devant les caméras, puis ils ont pillé, puis ils ont incendié longuement et tranquillement. Plus loin, des centaines de CRS attendaient de recevoir leurs ordres. À Limoges, j’ai rencontré le gardien de l’hôtel de ville, qui a été menacé de mort. « Ils avaient repéré. C’était prémédité », m’a-t-il dit. Il ne faut donc pas inverser les choses : les premiers responsables, ce sont les casseurs, avec des commandos d’extrême gauche dont les trois quarts d’ailleurs sont des petits-bourgeois ou des fils à papa.
Vous dénoncez de longue date la stratégie policière défendue par le gouvernement ! Pourquoi ?
Je dis depuis des années que cette doctrine qui consiste à attendre que le feu s’embrase, puis à intervenir avec des moyens parfois très violents, n’est pas adaptée. Il faut agir tout de suite auprès des éléments qui nuisent et les extraire des cortèges. Il faut agir vite et fort, comme on le fait face à un incendie. Là, nous suivons une doctrine qui laisse pourrir la situation. Le président et les ministres nous font la leçon, mais ils ne fournissent pas non plus les équipements nécessaires. Où étaient les canons à eau à Limoges ? Où étaient les munitions, les Flash-Ball, les Taser ? Nous devons soutenir nos policiers, et cela passe par une évolution du droit, du matériel et une nouvelle doctrine d’emploi. Il faut aussi changer d’échelle technologique avec les drones et l’IA. Le président a dit la semaine dernière qu’il fallait que la police fasse preuve de bienveillance et d’empathie. Je n’invente rien ! Face à ceux qui ont tabassé des employés de mairie à Limoges et mis le feu, de quoi parle-t-on ?
Jean-Luc Mélenchon est-il coupable de ces débordements ?
Oui, en grande partie. L’extrême gauche a pris une part active aux heurts, mais on ne peut pas se contenter de taper sur elle. Il est trop facile d’en faire un deus ex machina, ce qui exonère de toute autre analyse du désastre. LFI souffle sur les braises et allume parfois les incendies avec les black blocs. Il existe une connivence, une cohérence, entre les Insoumis et les commandos d’ultragauche. Il faudra donc supprimer toutes les factions et groupuscules d’extrême gauche qui pratiquent la violence, y compris les proxys de LFI dont certains sont responsables de la mort du jeune Quentin Deranque. Il n’en reste pas moins que des milliers d’émeutiers sont descendus spontanément dans la rue, avec une surreprésentation de l’immigration dont personne ne parle. C’est une réalité qu’il faut regarder en face. Mélenchon est un catalyseur, un opportuniste, parfois à l’origine de certains problèmes, mais ce serait trop simple s’il était le seul coupable.
Faut-il interdire LFI, comme le demande Bruno Retailleau ?
Je considère pour ma part qu’il faut combattre les Insoumis par les idées, sur le terrain politique et culturel. Nous ne devons plus, en particulier, laisser libre cours à leur idéologie dans l’enseignement, dans les universités, dans les médias publics supposés être équilibrés. Comment la présidente de l’université de Nantes peut-elle pleurer de voir son établissement détruit, alors qu’elle a laissé s’installer les fauteurs de troubles et qu’elle avait exprimé dans sa fonction des positions politiques ? L’université est le lieu d’accès au savoir, pas un lieu politique ou religieux.
Comment ramener l’ordre dans le pays ? On a encore en tête les images de chaos à Paris après la victoire du PSG en juin, il y a un peu plus de quatre mois…
Il faut engager des actions judiciaires, pénales, et un travail beaucoup plus profond dans notre société. S’agissant des mineurs, je propose d’abaisser à 16 ans l’âge de la majorité pénale et de diminuer l’excuse de minorité, pour la porter de 50 % de la peine aujourd’hui à 20 ou 30 %. Les condamnations, ensuite, doivent être beaucoup plus rapides et effectives, comme c’est le cas par exemple aux Pays-Bas. Les parents doivent assumer les actes de leurs enfants. S’ils sont solvables, ils doivent payer à la fois la réparation du préjudice et l’amende judiciaire. S’ils ne le sont pas, il faudra en finir avec l’impunité de l’insolvabilité organisée. La société n’a plus à subventionner ceux qui la détruisent. On doit donc pouvoir diminuer les aides que perçoivent les parents et les expulser des logements sociaux.
Nous devons aussi créer des établissements disciplinaires fermés pour les adolescents délinquants, avec de vrais travaux d’intérêt général. TIG que je développe à Cannes : ils doivent repeindre un mur, nettoyer la rue, en tenue. Il faut que ce soit aussi valable pour les parents, qui devraient être assujettis à des travaux d’intérêt général, par exemple pour réparer le patrimoine détruit. Quant aux magistrats, il faut qu’ils engagent leur responsabilité sur des résultats car nous sommes hélas arrivés à une situation complètement inversée où le désordre prime sur l’ordre. Une peine de prison ferme contre ceux qui sont un danger pour la société doit être ferme, une obligation de quitter le territoire doit être obligatoire. Il va aussi falloir agir sur le démantèlement des filières d’armes lourdes qui circulent dans les banlieues et de nombreux quartiers, et pourraient demain nous faire basculer dans une dimension inconnue si elles devaient servir contre les forces de l’ordre.
Face aux casseurs, on refuse de créer un fichier opérationnel, mais cela permettrait de les obliger à pointer pendant les manifestations. On pourrait interdire pour de bon les cagoules dans les cortèges, en en faisant une circonstance aggravante. Transporter des mortiers, des objets contondants ou des cagoules lors d’une manifestation devrait pouvoir justifier une interpellation avant le passage à l’acte. Ce n’est pas avec des leçons de bienveillance qu’on va régler ça ! Enfin, il y a un travail de prévention à mener pour restaurer l’autorité de l’école, en rétablissant le respect de l’adulte, en luttant contre les violences faites aux enfants, en donnant accès au sport et à la culture.
Vous évoquez une « surreprésentation », parmi les émeutiers, de jeunes issus de l’immigration. Vous ne craignez pas les critiques pour stigmatisation ?
Critiques du constat objectif de la réalité ? Le Syndicat de la magistrature lui-même l’a écrit dans un communiqué rédigé avec son inimitable écriture inclusive : il a estimé que les policiers s’en prenaient beaucoup trop, parmi les casseurs, à des « jeunes racisés.es et issu.es des quartiers populaires ». Je n’ai jamais compris ce terme « racisé », j’imagine qu’il désigne des Français d’origine maghrébine et d’Afrique subsaharienne. Ce faisant, ils reconnaissent eux-mêmes une surreprésentation de ces populations dans la casse, car le policier intervient sur des faits. Elles ne sont pas les seules. Mais il faut être aveugle et sourd pour ne pas voir tous les drapeaux étrangers brandis lors de ces émeutes et les cris de haine à l’égard de la France proférés par ces voyous.
Tout ceci est le fruit d’une triple défaillance. Une faillite éducative : on a laissé prospérer au sein de l’Éducation nationale un discours d’autoflagellation permanente. Partageons donc la vibration française, la poésie, les grandes œuvres de notre pays, faisons aimer et respecter cette grande culture. Faillite dans la discipline, ensuite. La transgression fait partie du monde de l’enfance et de l’adolescence, mais cela suppose une réponse solide. C’est parce qu’on s’est brûlé qu’on ne met plus les doigts sur la plaque chauffante ! Faillite migratoire enfin. Nous accueillons trop d’immigrés depuis des années : 500 000 entrées légales par an, sans compter les clandestins, évidemment. Et non seulement, nous avons laissé s’organiser cette immigration de peuplement, mais nous avons abandonné tout idéal d’assimilation. Il faut désormais réduire drastiquement l’immigration et accueillir mieux ceux qui viennent pour de bonnes raisons et parce qu’ils aiment la France. La situation est aujourd’hui explosive. Il est temps de rétablir l’ordre. Est respecté celui qui sait se faire respecter.
Les images des saccages ont fait le tour du monde. Les marchés peuvent-ils nous attaquer compte tenu de notre endettement et de la situation sécuritaire ?
Oui, même s’ils ont anticipé cette situation depuis longtemps. Nous sommes les cancres de l’Europe, quasiment en récession, avec une croissance à 0,4 %. Les marchés voient la compétitivité française se dégrader. L’État empruntera 340 milliards d’euros l’année prochaine, après avoir dû emprunter 310 milliards cette année, dont une partie pour combler un déficit de plus de 150 milliards. Ce qui revient à remplacer de la dette à 0 % par de la dette à 4,9 % ou 5 %, alors que les institutionnels peuvent désormais acheter ailleurs en investissant sur les entreprises de l’IA. Que dire de plus, sinon qu’il faut rétablir l’ordre et changer totalement l’organisation des pouvoirs publics, pour mettre en place, enfin, un État performant. C’est la priorité absolue, pour nos libertés et pour notre prospérité.
Faut-il avancer la date de la présidentielle pour purger la colère dans les urnes ?
J’avais indiqué, après la dissolution de juin 2024, que le président aurait dû se donner un an avant de démissionner, afin d’organiser une présidentielle et sortir de cette lente agonie d’un pouvoir dont la grandiloquence des mots est proportionnelle à l’impuissance des actes. Aujourd’hui, les choses se passent sans Emmanuel Macron. C’est au gouvernement et au Parlement de faire ce qu’il faut, mais on connaît la situation politique. Le président est dépassé et à côté de la plaque depuis trop longtemps. Avancer la présidentielle ? C’est une question qui peut se poser.
Le RN devrait logiquement bénéficier de la crise. Irez-vous au bout de votre candidature pour l’affronter ?
Marine Le Pen représente-t-elle vraiment un espoir de retour à l’ordre ? Je n’en suis pas du tout convaincu. Et ses contradictions économiques constituent un nouveau « en même temps » qui, à mes yeux, la disqualifie pour redresser notre pays. Pour ma part, je veux engager un vrai sursaut civique, rendre le pouvoir aux Français dont la majorité d’entre eux ne sont pas des extrémistes. Je propose un changement radical et raisonnable en libérant les forces de création et de production, en remettant de l’ordre sécuritaire et régalien, en unissant la nation autour d’une ambition éducative et scientifique. Nous devons sortir de l’échec patent de cet État central, qui entrave chaque jour un peu plus la vie des Français. Je veux une révolution du bon sens, par la dérégulation, la débureaucratisation, la décentralisation. Le contribuable est l’éternel cocu du système actuel. Il faut en finir avec cela. Dans la vie d’un pays, il y a des cycles. Il est temps d’en amorcer un autre, de façon puissante, méthodique et constructive.