Réseaux sociaux : « L’interdiction est le dernier refuge de l’impuissance publique »
Pendant vingt ans, l’Etat a laissé les géants de la tech installer des modèles économiques fondés sur l’addiction des mineurs. Aujourd’hui, il répond par une interdiction aussi dérisoire qu’inefficace, dénoncent David Lisnard et Constance Nebbula, vice-présidente de la région Pays de la Loire, dans une tribune parue dans Les Échos.
L’Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi instaurant une interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Face à l’anxiété juvénile, au cyberharcèlement, à l’érosion des capacités d’attention, la solution serait enfin trouvée. Pourquoi n’y avons-nous pas pensé plus tôt ?
Ce qui est présenté comme un acte de courage n’est en réalité qu’un aveu de faiblesse. Ce n’est pas un décret qui va nous permettre de résoudre un problème de société.
Nous partageons le diagnostic. Personne ne peut ignorer les ravages d’une exposition précoce aux écrans ni les mécanismes d’addiction du scroll infini. La réalité clinique est documentée : troubles du sommeil, sédentarité, pollution cognitive qui fragilise la construction de l’esprit critique.
Une réponse du siècle dernier
Les algorithmes de gratification immédiate saturent le temps de cerveau disponible de nos enfants. Le cyberharcèlement poursuit les adolescents jusque dans l’intimité de leur chambre et peut conduire au pire. Et le pire doit évidemment être évité. Mais si le diagnostic est juste, le traitement est mauvais. L’interdiction est ici une réponse du siècle dernier à un défi d’aujourd’hui.
L’histoire devrait pourtant nous instruire. L’imprimerie, le théâtre, le cinéma, la télévision : chaque nouveau moyen d’expression a été perçu en son temps comme une menace pour l’ordre moral et la jeunesse. À chaque fois, le pouvoir a voulu contenir ce qui semblait lui échapper. À chaque fois, c’est l’éducation qui a fini par l’emporter sur la prohibition.
Depuis l’explosion d’Internet dans les foyers au début des années 2000, qu’a fait l’Etat pour anticiper la transformation numérique de notre société ? Pendant que les géants de la tech bouleversaient notre rapport au savoir et à autrui, la puissance publique a traité le sujet comme une question périphérique et simplement technique. On a laissé s’installer des modèles économiques fondés sur la prédation attentionnelle sans jamais en interroger les fondements.
Une illusion technique
Le réveil est brutal. Et la réponse, dérisoire. Prétendre ériger une frontière administrative entre nos adolescents et TikTok est une illusion technique. Le texte voulu en procédure accélérée par le Président de la République n’indique aucune méthode de contrôle d’âge du côté des plateformes. On connaît la suite : fausses dates de naissance, cases à cocher, contournements techniques.
Six mois après l’entrée en vigueur du dispositif d’obligation de vérification d’âge pour les sites pornographiques, plus d’un tiers des internautes reconnaissent déjà avoir contourné la vérification, notamment grâce aux VPN, dont certains fournisseurs revendiquent des hausses spectaculaires d’abonnements après les premiers blocages de sites. Pourquoi en irait-il autrement pour les réseaux sociaux ?
Légiférer dans le vide pour obtenir un effet d’annonce ne fait que nourrir la défiance envers une parole publique dont la crédibilité est chaque jour un peu plus entamée.
Plus inquiétant encore : la logique de l’interdiction conduit inévitablement vers un contrôle d’âge généralisé, puis vers une vérification d’identité pour tous. Toute infrastructure de contrôle finit par servir d’autres fins que celles qui ont justifié sa création. Au motif de protéger les mineurs aujourd’hui, on pose les fondements d’un traçage numérique de masse.
Ce glissement menace les libertés fondamentales.
C’est aux familles d’exercer cette autorité
Le discours ambiant culpabilise les familles légitimement dépassées. C’est une injustice. Les parents n’ont pas démissionné ; ils ont été jetés sans boussole dans un tsunami numérique. Mais l’Etat peut-il et doit-il se substituer à l’autorité parentale ? En interdisant, on déresponsabilise. En éduquant, on libère. Les outils de contrôle parental n’ont jamais été aussi efficaces. C’est aux familles d’exercer cette autorité, c’est à l’Etat de les y inciter et non de s’y substituer.
La focale doit changer de cible. Le courage, ce n’est pas dans ce cas l’interdiction pour tous, mantra de ceux qui renoncent, mais l’interdiction de ce qui nuit aux autres. Que l’Etat l’exerce contre les pratiques abusives, opaques et dangereuses des entreprises de réseaux sociaux. Et pour la protection de nos enfants, le courage, c’est la responsabilité, l’éducation et l’exigence.
Il faut casser le modèle de l’addiction. Ce n’est pas l’accès qu’il faut interdire, mais les mécanismes prédateurs — scroll infini, notifications intrusives, publicité ciblée — qui doivent être proscrits pour les mineurs, en imposant aux plateformes un design protecteur par défaut : pagination obligatoire, notifications désactivées, publicité non ciblée. De même, il revient aux parents de combattre ces mécanismes au quotidien et à la puissance publique de s’y atteler auprès des professionnels.
L’enjeu est de bâtir une école du discernement : l’éducation au numérique est fondamentale. Apprendre à hiérarchiser l’information, à déceler la manipulation, tout en formant les parents aux outils dont ils disposent.
C’est une volonté politique du temps long. Mettre fin à l’impunité : ce qui est interdit dans la rue doit l’être sur Internet. L’anonymat n’existe pas sur Internet. L’Etat dispose des moyens techniques et légaux pour identifier et poursuivre sans délai ceux qui se cachent pour cibler et détruire de façon infractionnelle. Qu’il les utilise.
Nos jeunes ont besoin de limites, d’interdits aussi bien sûr, essentiellement de leurs parents, et ils ont besoin de repères. Ne leur fermons pas les portes du monde ; apprenons-leur à le traverser sans s’y perdre. La protection de notre jeunesse ne passera pas par moins de liberté, mais par plus d’apprentissage de la responsabilité et de transmission.
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de Nouvelle Énergie et David Lisnard