PPE3 : une faute stratégique, démocratique et économique
On vend à perte une électricité dont on n’a pas besoin, et la différence est payée par les Français sur leurs factures et leurs impôts. Retrouvez la chronique de David Lisnard pour l’Opinion.
La France a besoin d’une stratégie énergétique ambitieuse pour que ses entreprises et ses habitants bénéficient d’une énergie la moins chère possible, fiable et décarbonée, en réduisant autant que possible sa dépendance dans un contexte géopolitique transformé. Il s’agit d’un impératif de compétitivité et de souveraineté, d’une condition sine qua non pour l’industrie et le numérique, d’une nécessité de confort de vie et de pouvoir d’achat pour les ménages. Ce n’est pas avec la PPE3 que le Premier ministre a signé par simple décret, sans débat ni vote des parlementaires, que la France y parviendra.
Oui, il faut davantage d’électricité bas-carbone dans notre bouquet énergétique pour réduire la part des énergies fossiles : l’électrification de la France est une obligation qui ne fait pas débat. Mais elle exige une électricité compétitive, un signal prix stable et prévisible et des choix de filières hiérarchisés selon leur coût réel complet. Pas un empilement d’investissements dictés par les lobbies et les échéances politiques. Or, ce que promet la PPE3, c’est un alourdissement de la facture électrique qui va détourner les Français de l’électricité, à l’encontre même du but recherché.
Les faits sont implacables. La France a produit 544 TWh d’électricité en 2025, pour une consommation intérieure de 450 TWh. Elle a exporté un volume record de 92,3 TWh. Le système est en surcapacité massive, documentée par RTE dès décembre 2025, et qui devrait se prolonger au moins jusqu’en 2027-2028. La consommation, loin de décoller, a reculé de 6 % à 8 % depuis 2019, passant d’un plateau de 475-480 TWh à environ 450 TWh.
La consommation industrielle chute
La consommation industrielle continue de chuter. Aucune commande, aucun contrat, aucun investissement privé ne signale un retournement imminent. En cinquante ans, la part des fossiles dans notre mix n’a diminué que de 22 points pour atteindre 60 % aujourd’hui. Prétendre réduire cette part d’un tiers supplémentaire d’ici 2030 exigerait de tripler les ventes de véhicules électriques, de tripler les installations de pompes à chaleur, d’électrifier plus de la moitié des procédés industriels quand moins de 10 % le sont. En quatre ans, c’est matériellement irréalisable.
Malgré cela, la PPE3 programme simultanément de nouveaux réacteurs, de l’éolien terrestre et des dizaines de parcs offshore sur la base d’une consommation de 550 à 670 TWh que rien – aucune commande industrielle, aucun contrat, aucun investissement privé – ne laisse aujourd’hui présager. RTE lui-même distingue deux scénarios contrastés ; la PPE3 est construite sur le plus optimiste, celui qui suppose des décisions industrielles et des investissements qui ne sont pas pris ni même engagés.
Les coûts sont connus : 200 milliards d’euros d’investissements réseau d’ici 2040, des parcs éoliens en mer entre 164 et 196 euros/MWh pour ceux en service – et jusqu’à 310 euros/MWh pour l’éolien flottant au vu des prix britanniques –, une accise sur l’électricité à 30,35 euros/MWh pour les ménages, en hausse de 37 % depuis 2019, quand l’Allemagne l’a ramenée à 0,5 euro/MWh pour son industrie.
Les 92 TWh exportés en 2025 l’ont été à un prix inférieur à celui auquel EDF rachète la production renouvelable nationale : on vend à perte une électricité dont on n’a pas besoin, et la différence est payée par les Français sur leurs factures et leurs impôts. Produire plus d’électricité sans débouchés réels ne crée pas de demande. C’est l’inverse : cela renchérit le coût unitaire et détruit les conditions de la compétitivité et de l’électrification qu’on prétend accélérer.
Le nucléaire existant est menacé
Plus grave, le nucléaire existant est menacé. Quand le soleil brille ou que le vent souffle, la production renouvelable est prioritaire sur le réseau. Pour lui faire de la place, on contraint les réacteurs nucléaires à baisser leur puissance, voire à s’arrêter. C’est ce qu’on appelle la modulation. Or le nucléaire est conçu pour tourner en continu : ses coûts sont essentiellement fixes. Moins il produit, plus chaque kilowattheure revient cher. EDF estime que cette modulation pourrait tripler, passant de 30 à 90 TWh perdus par an. Chaque jour d’arrêt coûte entre 1,1 et 1,8 million d’euros par réacteur selon sa puissance.
A l’échelle du parc, ce sont plusieurs milliards d’euros de production sacrifiée chaque année. Pire : un rapport confidentiel d’EDF transmis à Matignon en novembre alerte sur l’usure accélérée des composants et la menace que ces cycles répétés font peser sur la prolongation des réacteurs alors que cette prolongation est de loin l’option la moins chère du système. On fragilise le seul actif bas-carbone compétitif du pays, celui-là même qui nous donne un avantage comparatif par rapport à tous nos voisins européens.
Derrière cette PPE se cache évidemment un arbitrage politique. Les filières renouvelables ont intensifié leur pression, et on ne peut évacuer l’idée que l’exécutif cherche des alliances en vue de 2027. La PPE serait assortie d’une clause de réexamen à cet horizon, ce qui revient à léguer au prochain gouvernement la responsabilité d’un fiasco programmé.
Maximiser et optimiser le parc existant. Redonner confiance dans le choix de l’électricité aux consommateurs. N’investir que là où la demande est démontrée. Renoncer aux filières les plus coûteuses. Exiger la transparence des coûts complets. Et soumettre ces choix qui engagent la nation pour des décennies au débat et au vote de la représentation nationale. Voilà ce que doit être une politique énergétique digne de ce nom.
Engagement irréversible
Cela suppose d’abord de ne prendre aucun engagement irréversible sur les filières les plus capitalistiques tant que l’excédent persiste. Le parc nucléaire existant recèle un gisement immédiat de 80 à 100 TWh mobilisables en optimisant le facteur de charge : ce sont les kilowattheures les moins chers du système.
Un choc fiscal sur l’électricité, comparable à celui engagé par l’Allemagne, doit rendre la bascule économiquement rationnelle pour les industriels et les ménages.
Les investissements réseau doivent être réorientés vers les usages productifs et la résilience, non vers le raccordement de capacités excédentaires.
Toute infrastructure offshore doit relever d’une doctrine de sécurité nationale.
Enfin, chaque euro public dépensé pour le climat doit l’être là où son impact est maximal : notre électricité figure parmi les moins carbonées du monde développé, et le même euro investi là où la demande énergétique explose aurait un effet dix à cent fois supérieur.
Au lieu de cela, l’exécutif engage la France pour des décennies par un décret que personne n’a débattu, que personne n’a voté, fondé sur des projections que tout contredit, au profit de filières dont les coûts explosent. C’est irresponsable et irrespectueux du processus démocratique. Et de façon concrète, nous, consommateurs, allons payer la facture. Ainsi va la France.
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de Nouvelle Énergie et David Lisnard