«Le territoire doit redevenir un espace de liberté»
Pour le libéral maire de Cannes et désormais candidat à l’élection présidentielle, l’État doit permettre, par la réalisation des grandes infrastructures territoriales, de libérer les initiatives locales. Un entretien accordé au Figaro.
David Lisnard, maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, fustige la technostructure et estime que l’État ne joue plus son rôle en matière d’aménagement du territoire. Celui qui est désormais candidat à l’élection présidentielle de 2027 souhaite que l’on redonne de la liberté d’agir sans entraves aux collectivités locales.
LE FIGARO. – À l’heure des nouvelles technologies, du télétravail, de la société en réseau, la notion de « territoire » a-t-elle toujours un sens ?
DAVID LISNARD. – Oui, dans les deux acceptions du mot : comme signification car le territoire désigne le lieu d’appartenance et comme direction collective de la communauté humaine qui l’habite. L’être humain ne vit pas dans l’abstraction, il vit dans une géographie, dans une histoire, dans des groupes d’individus enracinés. Même si les nouvelles technologies et le télétravail rendent nos sociétés plus mobiles et plus connectées, la proximité physique reste essentielle. La créativité, l’innovation, la transmission passent aussi par des interactions humaines directes. Plus nous irons vers une société connectée, dominée par l’intelligence artificielle et les réseaux, plus nous aurons besoin de lieux d’enracinement et de communautés locales vivantes.
Qu’est-ce donc pour vous une bonne politique du ou des territoires ?
J’essaie d’éviter de mettre territoire au pluriel. On parle « des territoires » parce qu’il n’y a plus de politique d’aménagement du territoire à proprement parler. En ce sens, l’État ne remplit plus son rôle. Une bonne politique des territoires est celle qui crée de la liberté territoriale notamment pour les communes. On ne peut pas assigner à pauvreté ou à relégation des individus selon leur implantation sur le territoire national. Je défends donc une « égalité de permission » pour pouvoir accéder à des équipements sportifs, culturels, des écoles… Le rôle de l’État n’est pas de définir les projets à la place du marché et des collectivités locales, mais de garantir la justice territoriale et d’apporter pour cela les grands équipements que ni le privé ni les collectivités ne peuvent porter seuls. Cela doit donc permettre localement aux vocations de s’exprimer grâce au principe de subsidiarité. Pour y parvenir efficacement, l’État doit s’occuper de tout ce qui concerne les infrastructures lourdes comme les réseaux ferroviaires et routiers, la protection des risques majeurs, l’accès au très haut débit dans les zones blanches. Il est aussi essentiel qu’il garantisse la fourniture d’énergie abondante, fiable et bon marché. Dans ce domaine, si les initiatives locales sont importantes, l’architecture globale doit être conçue au niveau national.
L’État a-t-il délaissé ces grands projets structurants ?
Il y a eu des périodes positives d’aménagement du territoire. Ce fut le cas lors des Trente Glorieuses qui ont beaucoup apporté en matière d’infrastructures pour permettre un développement local. En revanche, ces vingt dernières années, et de façon plus manifeste les dix dernières, les gouvernements ont confondu décentralisation et déconcentration. Il y a eu un phénomène de métropolisation au détriment des petites villes. En outre, l’État s’est appauvri sur ses missions de base en transférant des charges aux collectivités locales sans cependant leur faire confiance. Résultat, les collectivités ont plus d’obligations mais moins de pouvoir et moins de ressources propres. Les exemples pullulent. Si on ne prend que le cas de la prévention des inondations, l’État nous enjoint de faire ce qu’il n’a jamais fait en 200 ans… Il n’y a donc plus de politique d’aménagement du territoire mais « des territoires » avec un enchevêtrement peu compréhensible. Le premier millefeuille français, avant celui des collectivités, c’est le millefeuille technocratique, bureaucratique, de la surcodification contradictoire.
Faut-il alors songer à une nouvelle organisation territoriale ?
Tout devrait s’articuler à partir de la commune. Le problème, c’est que les pouvoirs publics recréent des petits îlots centralisés à l’échelle locale qui ne font qu’accroître la complexité et les lenteurs. Quand il faut plus de temps pour faire inscrire une unité de traitement des déchets dans les schémas administratifs que pour la construire, il y a un problème. Plus largement, il faut des grands départements et une liberté d’associations interdépartementales sur des projets majeurs sans créer de bureaucratie. J’avais même proposé la création de provinces pour parvenir à une subsidiarité ascendante.
Seriez-vous favorable au retour d’une direction puissante comme la Datar à l’époque (Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale) ?
Je vais peut-être vous surprendre, mais oui, je pense que cela aurait du sens. Ce qui n’a pas de sens, c’est un haut-commissaire au Plan… Plus il est haut, plus il est perché ! C’est à l’État de garantir une justice territoriale, donc d’avoir une vision d’aménagement et de retrouver une capacité d’investissement, au service des initiatives entrepreneuriales et des collectivités, d’un « ordre spontané » local. Car il faut avant tout des porteurs de projets, des chefs d’entreprise, des ingénieurs, et un État qui arbitre pour qu’existent les équipements d’intérêt public que n’apporte pas spontanément l’initiative privée et publique locale.
L’opposition persistance entre une France rurale et métropolitaine est-elle la conséquence d’un échec de l’aménagement du territoire ?
La réalité est plus complexe. Il y a aussi une ruralité prospère, avec des exemples fantastiques de réussite, heureusement ! L’éclatement symbolisé par les « gilets jaunes » est aussi une part de réalité, tout comme le sentiment d’un monde à deux vitesses. Donc oui, c’est surtout la conséquence de transferts de missions au local tout en enlevant des moyens, en recentralisant et en alourdissant le droit. C’est comme cela qu’on a amplifié les inégalités entre les métropoles et les villages, mais aussi – on a tendance à l’oublier – avec les villes moyennes. Je parcours le pays et partout où je vais, il y a quelque chose de très visible : les anciens cantons étaient très bien faits et leurs chefs-lieux étaient de vrais centres de vie et de services. Par exemple, on y retrouve toujours un espace d’accès aux soins. Je propose donc d’engager une réforme territoriale qui permette à ces chefs-lieux d’anciens cantons de se revitaliser.
Pensez-vous que la réindustrialisation du pays doit passer par les territoires et leurs spécificités locales ?
Oui, mais ce n’est pas à la puissance publique de le décider, elle doit le favoriser. On le voit bien localement, on fait du marketing territorial, mais il y a surtout une bataille du foncier qui ne fait que commencer. On doit permettre, à l’échelle des intercommunalités, de créer des filières locales pour encourager une « fertilisation croisée » (former et entreprendre localement, NDLR). Cela passe donc par des divisions et des spécialisations géographiques, qui viennent d’ailleurs souvent de l’histoire. Il faut créer de l’émulation entre les collectivités et donc un système de responsabilité fiscale et sociale locale. Et ça, c’est à un pouvoir législatif et exécutif de le permettre par un nouveau cadre, clair et simple, la fameuse « vraie décentralisation », pour une bonne politique d’aménagement du territoire.
Les territoires vont-ils être un enjeu de l’élection présidentielle et allez-vous le porter ?
Oui ! Car derrière le terme, l’enjeu, c’est l’humain, les habitants. Je pense que le redressement du pays peut être une réalité et même aller beaucoup plus vite qu’on le pense en libérant les initiatives. Donc oui, « les territoires » sont un enjeu majeur de prospérité collective et individuelle et donc de dignité. L’enjeu est ainsi matériel et moral, économique et de justice. Nos communes sont la dernière institution républicaine où on arrive encore à rassembler autour d’un sentiment d’appartenance commun. Le potentiel existe, il faut le libérer. La France a l’atout décisif pour être prospère au XXIe siècle : la créativité. Et cette créativité, elle est à la fois universelle et enracinée.
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de Nouvelle Énergie et David Lisnard