Dissuasion nucléaire : ce que le discours du président de la République dit et ce qu’il ne dit pas
Aujourd’hui, la France consacre 57 milliards d’euros à sa défense, soit à peine 2 % de la richesse nationale. Or l’effort requis ne se limite pas à la dissuasion. Retrouvez la chronique de David Lisnard pour l’Opinion.
Le président de la République a choisi l’île Longue pour redéfinir la doctrine nucléaire de la nation. Le lieu imposait la gravité, le moment l’exigeait : la guerre en Ukraine dure depuis quatre ans, la garantie américaine n’est plus le paravent de nos renoncements, la prolifération s’accélère, une guerre ouverte embrase le Moyen-Orient.
Plusieurs des annonces faites étaient nécessaires et attendues. Certaines appellent un examen exigeant. D’autres enfin, par leur absence, révèlent une vision tronquée des réalités stratégiques mondiales.
Plusieurs des décisions annoncées s’imposaient : la réévaluation à la hausse de notre arsenal, le lancement du missile hypersonique ASN4G, la confirmation du sous-marin de nouvelle génération, la coopération avec le Royaume-Uni et l’Allemagne sur les missiles conventionnels longue portée, et le refus de toute nucléarisation du bas du spectre. Ce sont là des impératifs que des années de sous-investissement militaire rendaient d’autant plus urgents.
Encore faut-il que ces ambitions soient adossées aux moyens qui les rendent possibles. Aujourd’hui, la France consacre 57 milliards d’euros à sa défense, soit à peine 2 % de la richesse nationale. Or l’effort requis ne se limite pas à la dissuasion.
Capacités d’alerte avancée
Le Président reconnaît lui-même un « manque criant » sur le conventionnel, et les capacités d’alerte avancée, de défense aérienne élargie et de frappe dans la profondeur qu’il appelle de ses vœux exigent des investissements considérables. Pour atteindre 3 % du PIB, il faudrait porter ce budget autour de 100 milliards d’euros par an ; viser 3,5 % à l’horizon 2035 impliquerait un ordre de grandeur de 120 milliards.
Or la dette publique atteint 117,4 % du PIB, la charge de cette dette s’élèvera à 74 milliards cette année et un pays qui consacre 31 % de son PIB aux dépenses sociales ne peut pas financer un réarmement de cette ampleur sans réformer en profondeur ses structures de dépenses. L’effort de défense suppose un effort préalable de réforme de l’État.
Le discours n’en dit mot.
Au-delà de la question des moyens, c’est la doctrine elle-même qui appelle un examen exigeant. Le concept de « dissuasion avancée » constitue l’inflexion la plus notable du discours. Il était crucial que le Président rappelle qu’il n’est pas question de partager la décision ultime.
Disons-le avec la plus grande clarté : la dissuasion nucléaire française ne se partage pas, ne se négocie pas, ne se dilue pas. Elle est l’expression de la souveraineté nationale dans ce qu’elle a de plus absolu. Au même titre, le siège permanent de la France au Conseil de sécurité des Nations unies ne saurait faire l’objet d’aucun partage ni d’aucune délégation. Ce sont deux piliers majeurs de notre statut de puissance : l’un garantit notre capacité de dissuasion, l’autre notre capacité d’initiative diplomatique.
Extension de la couverture
Cela posé, le dialogue avec nos partenaires européens sur l’extension de la couverture de notre dissuasion peut aller dans le bon sens, à condition qu’il ne laisse nulle place au doute : la France reste la seule et unique décisionnaire.
Toute architecture de coopération doit renforcer nos positions, non les contraindre. Or des questions opérationnelles sérieuses demeurent. Stationner des vecteurs nucléaires sur des bases étrangères crée une dépendance logistique réelle, et un pays hôte qui refuserait l’accès en situation de crise exercerait un veto de fait.
Le précédent américain est éclairant : la Turquie a démontré qu’un Etat pouvait menacer de fermer l’accès à une base accueillant des armes nucléaires qui ne lui appartiennent pas. Ces risques doivent être pesés avec rigueur, non écartés par l’enthousiasme d’une annonce.
Par ailleurs, le chancelier Merz a déclaré le 18 février dernier que l’Allemagne n’avait « pas besoin du même avion que la France », enterrant de facto le SCAF dont dépend le renouvellement de notre composante aérienne de dissuasion après 2040. Peut-on bâtir une dissuasion commune avec un partenaire qui ne s’accorde pas avec nous sur un avion de combat conventionnel ?
Le discours de l’île Longue s’inscrit principalement et légitimement dans une perspective européenne. Mais la transformation stratégique mondiale va bien au-delà. La Chine n’a de cesse d’augmenter significativement ses capacités nucléaires depuis dix ans, modernise l’ensemble de ses composantes terrestres, navales et aériennes, et se positionne pour rivaliser, d’ici quelques années, avec les Etats-Unis.
La Corée du Nord déploie déjà des missiles balistiques de très longue portée et développe des têtes multiples, ce qui renforce sa capacité de frappe et bouleverse l’équation de sécurité dans l’Indopacifique. La guerre en Ukraine pourrait, elle-même, susciter des volontés de nucléarisation chez des Etats qui sentent peser sur eux une menace existentielle.
Multiplication des puissances nucléaires
Nous entrons dans un monde où la multiplication des puissances nucléaires et l’accroissement de leurs capacités rendront les équilibres stratégiques infiniment plus instables que pendant la guerre froide. La doctrine française doit intégrer cette réalité dans toute sa profondeur.
Au Moyen-Orient, le régime iranien paie depuis quelques jours le prix de décennies de déstabilisation régionale, de prolifération balistique et nucléaire, de soutien au terrorisme islamique et d’écrasement de son propre peuple. Les frappes américaines et israéliennes du 28 février ont peut-être retardé son programme nucléaire, elles ne l’ont pas éliminé.
Le détroit d’Ormuz est fermé, le Hezbollah ouvre un front depuis le Liban, Chypre est frappée, 400 000 ressortissants français se trouvent dans la zone de conflit. Ce sont les conséquences concrètes d’une crise que la France aurait dû contribuer à anticiper, et non découvrir avec stupeur.
La réaction initiale de l’Elysée aux frappes du 28 février a révélé une forme de sidération : sous-estimation de l’action américaine, incompréhension de la nouvelle donne, appel réflexe à la « désescalade » sans alternative crédible. Emmanuel Macron a semblé alors reproduire l’erreur historique de François Mitterrand face au soulèvement en RDA et à la chute du mur de Berlin. Par confort intellectuel et conformisme diplomatique, il a sous-estimé ce qui était en train de se produire, dénigré une action qu’il n’avait pas su anticiper.
L’allocution du 3 mars a partiellement corrigé le tir : le Président pointe la responsabilité du régime iranien, rappelle nos accords de défense dans la région, et déploie des moyens concrets pour remettre la France dans le jeu. Il eût été préférable qu’elle n’en fût jamais sortie.
Assurance-vie de la nation
La dissuasion nucléaire est l’assurance-vie de la nation et il était à ce titre essentiel de préciser notre doctrine. Mais la dissuasion ne dispense pas d’une diplomatie capable d’anticiper les crises et de peser sur leur issue. Le prochain chef de l’Etat héritera de ces choix et de leurs conséquences. Il lui faudra une vision stratégique qui embrasse les réalités telles qu’elles sont et non telles que les grilles de lecture dépassées du Quai d’Orsay les comprennent. Ainsi va la France.
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de Nouvelle Énergie et David Lisnard