Deux gouttes d’eau dans l’océan de l’Absurdistan
Dans un pays qui ne cesse de parler de sobriété, d’efficacité et de responsabilité, l’inversion des incitations est un poison pour l’action publique. Elle incarne cette bureaucratie française qui nivelle par le bas. Retrouvez la chronique de David Lisnard pour L’Opinion.
En France, on n’a pas de budget, mais on bloque les idées. L’Etat défaillant dans ses missions de base n’en continue pas moins de pénaliser les initiatives et la performance de la société civile. Voici deux cas récents parmi des centaines constatés dans mon mandat. Ils concernent les eaux usées traitées (celles qui partent dans les égouts et sont épurées) et l’eau potable (celle avec laquelle nous nous lavons les dents et que nous pouvons boire) : essentielles pour la vie humaine et de responsabilité communale. Commençons par l’eau potable.
Le SICASIL, service public intercommunal de l’eau de l’agglomération cannoise, affiche un tarif de 1,10 euro HT/m³, soit 30 % en dessous de la moyenne nationale. Ce prix bas n’est pas le fruit du hasard ni d’un sous-investissement chronique. C’est le résultat d’une gestion scrupuleuse, méthodique et proactive, menée depuis plus de vingt-cinq ans pour sécuriser l’approvisionnement et optimiser l’infrastructure.
Depuis 2001, plus de 120 millions d’euros ont été investis pour économiser 60 millions de m3 d’eau potable. Le rendement de réseau atteint 83,4 %, avec un objectif de 90 % d’ici 2031 pour préserver 10 millions de mètres cubes supplémentaires. Une alimentation majoritairement gravitaire limite les besoins en pompage et stabilise les coûts d’exploitation. Le tout piloté par une gouvernance exigeante, avec des coûts de fonctionnement parmi les plus faibles de France, quand 18 % des services français ne respectent pas le seuil réglementaire minimum de rendement.
L’attentisme récompensé
Voilà un modèle de performance publique, reconnu comme tel à l’échelle nationale. Pourtant, avec le programme « Sauvons l’eau 2025-2030 », ce service exemplaire se retrouve exclu des financements de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. Son crime ? Un tarif inférieur (!) de 5 centimes au prix plancher fixé à 1,15 euro HT/m³. Voilà le prix de l’excellence dans l’Absurdistan français.
Le principe d’un prix plancher pour accéder aux crédits de l’Agence de l’eau est, en soi, défendable. Il vise à inciter les collectivités les moins performantes à investir dans leurs réseaux et à améliorer leur gestion. Mais son application mécanique produit l’inverse de l’effet recherché : elle punit la vertu et récompense l’attentisme.
Le paradoxe est total. Les usagers de l’agglomération cannoise contribuent comme tous les autres aux redevances de l’Agence, soit environ 520 millions d’euros par an pour le bassin. Ils paient, mais ne peuvent plus bénéficier des crédits qu’ils financent. Pendant ce temps, les collectivités qui n’ont pas anticipé, qui ont laissé leurs réseaux se dégrader, qui affichent des rendements médiocres, elles, continuent de toucher les aides publiques.
Ce n’est pas un bug dans le système. C’est le système ! Un système qui applique des critères quantitatifs sans analyse qualitative, qui punit les pionniers et protège les retardataires.
Le signal envoyé aux élus locaux est désastreux : n’investissez pas trop tôt, attendez que le réseau se dégrade pour bénéficier de financements. C’est l’inverse exact de ce que requiert l’action écologique, qui exige anticipation, vision de long terme et courage politique. On décourage ceux qui ont fait les bons choix. On récompense ceux qui procrastinent.
Cette incohérence atteint son paroxysme avec le traitement réservé à la réutilisation des eaux usées traitées (REUT). Voici le deuxième cas local.
Le 15 décembre dernier, dans une commission consultative obligatoire (il y en a beaucoup…), l’Etat a refusé de reconnaître la REUT comme une ressource pertinente dans la stratégie de préservation de l’eau.
Restriction des usages
Le motif avancé par la sous-préfecture ? « La REUT n’est pas une ressource. Il faut privilégier la restriction des usages. » Telle est donc la doctrine : plutôt rationner que recycler, punir les usagers que valoriser l’innovation, oublier la finalité humaine et environnementale, et imposer la modalité contraignante techno-idéologique.
Cette position est une aberration. L’Agglomération Cannes Lérins a déployé la REUT de façon pionnière en France, après douze ans de bataille administrative contre les services de l’Etat. Depuis l’été 2023, les eaux usées traitées servent à laver les voiries, irriguer les espaces verts, arroser les pelouses des stades. En 2025, 170 000 m3 ont été réutilisés. La solution fonctionne. Elle est validée scientifiquement. Elle ne présente aucun problème sanitaire.
Et le nouveau projet apporterait deux fois plus d’eau à la rivière (la Siagne) que l’ensemble des actions prévues dans le Schéma d’aménagement et de gestion !
Or, que fait l’Etat « déconcentré » ? Il relègue cette solution au rang d’action secondaire. Il préfère la restriction uniformisée, pénalisant professionnels et habitants ; la décroissance plutôt que le bon sens.
L’absurdité est totale. Aujourd’hui, les eaux traitées – de qualité équivalente à l’eau potable – sont déversées dans la mer. Pendant ce temps, une quinzaine de stations d’épuration rejettent leurs eaux épurées dans la Siagne ou ses affluents. D’un côté, on gaspille une ressource précieuse dans l’eau salée. De l’autre, on refuse de reconnaître une solution qui marche.
Cette position contredit frontalement les engagements du président de la République qui, le 30 mars 2023, fixait l’objectif de passer de 1 % à 10 % de réutilisation des eaux usées d’ici 2030, avec 1 000 projets à lancer en cinq ans et une priorité aux zones littorales. L’Etat central annonce. L’Etat local sabote. L’inverse peut aussi être vrai…
Déficit d’investissement national
L’Italie, l’Allemagne, l’Espagne recyclent massivement leurs eaux usées. Israël et le Koweït atteignent 90 % de réutilisation. La France, elle, préfère bloquer ses pionniers. Résultat : les agglomérations de Cannes et de Grasse risquent d’être privées de financements pour avoir eu raison trop tôt, et surtout raison contre les technocrates et les idéologues.
Pendant ce temps, le déficit d’investissement national dans les infrastructures de l’eau atteint 4,6 milliards d’euros par an. L’Etat détourne 130 millions des agences de l’eau pour alimenter son budget général. Le Plan Eau annonce 475 millions supplémentaires, financés par une hausse des redevances sur les acteurs économiques.
Dans un pays qui ne cesse de parler de sobriété, d’efficacité et de responsabilité, cette inversion des incitations est un poison pour l’action publique. Elle incarne cette bureaucratie française qui nivelle par le bas, qui applique des règles en oubliant la finalité, qui décourage l’excellence au nom de l’égalitarisme et qui préfère l’idéologie au résultat.
Océan d’absurdités étatiques
Ces deux cas ne sont que deux gouttes d’eau dans un océan d’absurdités étatiques affrontées par les entreprises, les collectivités et les ménages. Ceux qui nous abreuvent de leçons écologiques sont les mêmes qui nous empêchent d’agir. Il est temps d’en finir, de récompenser la performance et l’anticipation plutôt que de les pénaliser, de mettre fin à la schizophrénie entre l’Etat qui annonce et l’Etat qui bloque. Ainsi va la France.
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de Nouvelle Énergie et David Lisnard