À Bayeux, David Lisnard la joue comme de Gaulle
Retour au septennat, référendum d’initiative citoyenne et dérogations au droit européen : lors d’un meeting à Bayeux mercredi, le candidat à l’élection présidentielle a proposé une refonte de la Ve République. Un article paru dans Le Point.
Il y a des lieux qui font le discours avant même que l’orateur ait ouvert la bouche. La place du général de Gaulle à Bayeux, ce mercredi midi, est de ceux-là. Sous les tilleuls, seul rempart contre le soleil de plomb, David Lisnard a choisi d’installer le décor de son programme institutionnel pour sa conquête de l’Élysée.
Car l’endroit n’est pas anodin. C’est ici que, le 16 juin 1946, soit quatre-vingts ans jour pour jour avant ce discours, Charles de Gaulle prononçait l’allocution fondatrice de ce qui allait devenir la Ve République. Il y déployait alors sa vision d’un exécutif fort, d’un État arbitre, d’une démocratie enfin stabilisée après des décennies de parlementarisme impuissant.
Et le chef de la France libre finissait son allocution par cette boutade : « Des Grecs, jadis, demandaient au sage Solon : “Quelle est la meilleure Constitution ?” Il répondait : “Dites-moi, d’abord, pour quel peuple et à quelle époque.” » Et pour le peuple de 2026, David Lisnard a sa réponse. Selon lui, la France d’aujourd’hui a besoin de renouer avec le septennat, d’une décentralisation massive, de prioriser la souveraineté française sur l’Europe et de généraliser les référendums.
SEPTENNAT ET RÉFÉRENDUMS
En quittant les palmiers de la Côte d’Azur pour, le temps d’un discours, tenter d’endosser le costume aux larges épaules du général de Gaulle, le maire de Cannes, fondateur du parti Nouvelle Énergie ne semble pas intimidé par la taille des épaulettes.
D’un ton professoral, il pose : « La Constitution de 1958 est née des mains du peuple. C’est au peuple qu’il revient de la restaurer. » Pas de VIe République à la Mélenchon, donc. La broyeuse libertarienne, en revanche, pourrait davantage s’occuper des quarante années de révisions constitutionnelles, de jurisprudences accumulées, de traités européens superposés qui ont, selon lui, vidé de sa substance l’œuvre du général de Gaulle et de Michel Debré.
Premier chantier : le retour au septennat. Instauré en 2000 sous Jacques Chirac, adopté par référendum, le quinquennat a, selon Lisnard, tout raté. « Il se voulait moderne : il a dénaturé la présidence », estime-t-il. Et d’ajouter : « À l’heure des réseaux sociaux, du zapping permanent, des chaînes d’information continue, le pouvoir exécutif doit voir loin quand tout pousse à l’instant. »
Deuxième proposition : libérer l’article 11 de la Constitution. Depuis 2005, l’année du « non » au traité constitutionnel européen, aucun référendum n’a été organisé en France. « Ça fait vingt et un ans ! », déplore-t-il. « L’article 11 sera libéré de ses limites thématiques. Tout sujet pourra être soumis au pays : l’immigration, l’école, la justice, la dépense publique. »
En osant faire parler les morts, David Lisnard affirme que nous sommes dans un moment que de Gaulle craignait déjà en 1946, quand il alertait sur « la désaffection des citoyens à l’égard des institutions ». « Nous y sommes », assure le maire de Cannes. En promettant un référendum sur l’immigration, il se place ainsi dans le sillage de Bruno Retailleau et de Marine Le Pen.
Et le candidat Nouvelle Énergie pousse la logique plus loin en proposant aussi de « vraiment » instituer les référendums d’initiative citoyenne « avec un seuil de signatures atteignable et un vote garanti au terme du délai », sans toutefois préciser lequel.
CONTRE « LA CAPTATION » DU POUVOIR PAR LES JUGES
Devant la centaine de sympathisants parsemée de cheveux blancs écoutant religieusement, David Lisnard réveille finalement le public, s’en prenant à ce qu’il qualifie de « captation » du pouvoir par les juges du Conseil constitutionnel. Il dénonce un renversement historique de l’État de droit : « Le bouclier protégeait le citoyen contre le pouvoir ; on en a fait un titre d’immunité du pouvoir des juges contre le citoyen. »
Et de rappeler aux magistrats en général, sur un ton presque menaçant, que chaque décision de justice porte en haut à droite la mention : « Au nom du peuple français. » Ce même peuple dont, selon lui, les juges s’affranchissent.
La souveraineté européenne est un oxymore. Seule la souveraineté nationale existe.David Lisnard
La même logique souverainiste s’applique à Bruxelles. « La souveraineté européenne est un oxymore. Seule la souveraineté nationale existe », clame-t-il. Sur la Convention européenne des droits de l’homme, David Lisnard veut réviser l’article 55 de la Constitution pour que la loi française reprenne le dessus sur l’interprétation de la CEDH, « à commencer par l’immigration, où l’essentiel des blocages vient de cette Cour ».
Quant au droit européen, il brandit l’exemple danois. Le pays, qui dispose d’une dérogation aux règles communes d’asile, a choisi par référendum, en 2015, de la conserver : « Ce que six millions de Danois ont obtenu et conservé, la France, nation fondatrice et deuxième économie de l’Union, l’obtiendra. »
S’ATTAQUER AU PARISIANISME
Reste la question territoriale. En marge du discours, un verre de cidre à la main, l’élu nous assure vouloir s’attaquer « au jacobinisme et au conformisme parisianiste ». Il plaide donc pour une France radicalement réorganisée, faite de départements et régions fusionnés en une cinquantaine de provinces, sur le modèle de la carte dessinée en 1947 par Michel Debré. Lui qui revendique son ancrage territorial de maire de Cannes ajoute : « La force de l’État ne se mesure pas à l’étendue de ce qu’il administre, mais à sa capacité de remplir ses missions. »
Tout au long de son allocution, le farouche défenseur du libéralisme invoque l’esprit gaulliste et installe un moment qui se veut solennel dans sa campagne présidentielle. Le maire de Cannes nous avait pourtant habitués à des tentatives plus disruptives. En avril dernier, à Paris, il exhibait une broyeuse, reprenant les codes du président argentin Javier Milei en déchiquetant un à un des codes juridiques, manière de cristalliser sa haine de l’excès de normes. Il finissait même son meeting au son du groupe punk les Ramones.
Cette fois-ci, en Normandie, une timide Marseillaise est ânonnée en clôture. Et David Lisnard lit un discours préparé, chose très rare, nous confie son équipe – « Lors des réunions de l’association des maires de France (dont il est le président, NDLR), il a habitué les élus à de très longs discours pleins de digressions, sans regarder ses notes. »
VERS UNE PRIMAIRE DE LA DROITE ?
Malgré toutes ces considérations constitutionnelles, difficile de faire abstraction des réalités politiques plus triviales. Du centre à l’extrême droite, la route vers l’Élysée demeure toujours aussi bouchée.
Sa candidature s’ajoute à celles de Bruno Retailleau, Édouard Philippe, Gabriel Attal, Marine Le Pen ou Jordan Bardella, Éric Zemmour et d’autres encore… Dans le même discours de Bayeux de 1946, de Gaulle, justement, déplorait ces rififis partisans, qu’il qualifiait de « poisons dont s’intoxique notre vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles ».
Mais David Lisnard jure, pour sa part, être hostile à ces logiques partisanes. Il confirme maintenir son offre d’une primaire allant du centre à l’extrême droite, ne voyant aucun problème à discuter avec tout le monde : « Je pense que ça permettrait d’éviter la défaite, les dispersions. Et puis, ça permettrait aussi d’éviter un autre travers, celui des arrangements de notables, qui se soldent par des projets mous, ambigus, contradictoires. »
Reste à savoir si, durant l’été, les candidats de la droite et du centre voudront bien goûter au remède que propose le maire de Cannes, ou choisiront, fidèles à la tradition gauloise décriée par le Général, de perpétuer le poison des querelles.
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