Standardisation du langage, régression démocratique

« Quand tout le monde emploie les mêmes formules préfabriquées, les mêmes éléments de langage, les mêmes expressions toutes faites, personne ne pense plus vraiment. On récite. On répète. On reproduit. La diversité des opinions s’efface au profit d’une doxa molle, faite de lieux communs et de prêt-à-penser » Retrouvez la chronique de David Lisnard pour l’Opinion.

le 27 novembre 2025
L'opinion

Ces dernières semaines, un nouveau vocable ingrat a fait son apparition dans le monde politico-médiatique : le « bougé ». Il indique un mouvement de compromis, il fut usité notamment pour nommer en termes politiquement corrects la scandaleuse renonciation à la réforme des retraites. Le mot n’existait pas jusque-là en dehors du lexique de la photographie (dans lequel il exprime, non sans ironie, un mouvement de flou), mais il s’est imposé quelques jours durant comme un mantra technocratique, repris par plusieurs futurs-ex-ministres.

Son usage devrait rester éphémère. Demain viendra un autre terme, aussi lourd que creux, et chacun s’empressera de le répéter. Ainsi naît la novlangue, dans les cellules de communication ministérielles, dans les cabinets de consultants, dans les studios de chaînes d’information en continu, sur les fils des réseaux sociaux.

Saturation. Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini. L’espace de quelques jours, des mots saturent les ondes et les éléments de langage, comme ces dernières semaines, le si trompeur « stabilité ». Des expressions ou mots anciens, rares ou impropres deviennent omniprésents dans le langage des politiques, des journalistes et des commentateurs, tel l’inattendu et pénible « dinguerie », le lassant « trou dans la raquette », le discriminant « boomer », l’exaspérant « en responsabilité », le suremployé « résilience » ou encore le pompeux « paradigme », qu’il faut naturellement changer. Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre…

A cette uniformisation s’ajoute la mécanique de l’intelligence artificielle. Voyez le long tiret, dit tiret cadratin — ce long trait horizontal oublié des typographes et des claviers, remis au goût du jour par ChatGPT, et désormais utilisé à toutes les sauces. On peut certes se réjouir de la renaissance de cet outil de ponctuation pertinent et élégant. Mais à force de proliférer, il devient une béquille, et ceux qui l’utilisaient auparavant redoutent désormais de le faire, pour ne pas laisser croire que leur composition provient de l’IA.

Nous assistons ainsi à une standardisation linguistique et stylistique aussi redoutable qu’elle passe inaperçue. Derrière la pauvreté lexicale, c’est la pensée qui s’amenuise. Des mots uniformisés produisent des raisonnements standardisés. Des formules mécaniques engendrent des réflexes pavloviens. La logique des plateformes numériques conduit à un monde où le langage n’est plus un instrument de liberté, mais un flux automatisé. L’algorithme récompense la répétition, la banalité. On croit s’informer, on ne fait qu’ingurgiter des mots prémâchés.

1984. Certes, chaque époque a connu ses tics verbaux. Les salons du XVIIIe avaient leurs modes, les journaux du XIXe leurs clichés. Flaubert en a tiré un délicieux Dictionnaire des idées reçues. Mais la différence est que l’algorithme amplifie aujourd’hui cette uniformité, la propulse à l’échelle planétaire, et la diffuse en temps réel. Là où il fallait jadis des années pour que les expressions passent d’une province à l’autre, il suffit maintenant de quelques heures pour qu’un néologisme creux de communicant se répande dans tout le pays.

Orwell l’avait compris en inventant le concept de novlangue dans 1984. Réduire le vocabulaire, c’est réduire les idées pensables. Quand tout le monde emploie les mêmes formules préfabriquées, les mêmes éléments de langage, les mêmes expressions toutes faites, personne ne pense plus vraiment. On récite. On répète. On reproduit. La diversité des opinions s’efface au profit d’une doxa molle, faite de lieux communs et de prêt-à-penser dicté par une caste médiatique ou technocratique qui donne le la.

Que faire ? Il ne s’agit pas de plaider pour un purisme nostalgique, ni de jouer les gendarmes du dictionnaire. La langue vit, c’est très heureux. Mais si nous voulons rester libres, il nous faut préserver des mots différents pour penser différemment. C’est un enjeu esthétique certes, mais aussi culturel et politique.

Altérité. Trois directions se dessinent. La première consiste à redonner toute sa place à l’instruction : remettre la lecture au centre absolu, non comme une corvée mais comme une ouverture. Lire, c’est agrandir son horizon lexical, c’est apprendre à nommer avec précision, à goûter la justesse d’une phrase bien construite, à retrouver la liberté d’exprimer une nuance. La rhétorique, jadis considérée comme un art suranné, devrait redevenir une discipline obligatoire, car elle forme l’esprit démocratique.

La deuxième passe par la culture. Les bibliothèques et les théâtres sont les antidotes naturels à la standardisation. On y découvre d’autres manières de dire, voir et penser, y compris contre soi-même. On s’y affranchit des formules imposées par les flux médiatiques. Trente minutes avec Homère ou Balzac vous lavent des banalités lues et entendues à flux tendus. Il convient de réinvestir ces lieux de liberté, les animer, les rendre à nouveau désirables, afin que chacun puisse y trouver un chemin vers la diversité des mots et des idées. Pas de liberté sans altérité.

La troisième concerne la technologie. L’IA est un merveilleux instrument de savoir et de découverte. Encore faut-il encourager des modèles entraînés sur la richesse des langues et des cultures, et non sur les tics du moment. Cela n’adviendra ni par des législations, ni par des vœux pieux. Puisque nous avons un esprit français à défendre et promouvoir, nous avons besoin de faire en sorte que nos meilleurs esprits soient influents et décisionnaires dans ces secteurs qui vont dessiner le futur de l’humanité. Cela passe par la formation d’ingénieurs, par l’attractivité des infrastructures, par la qualité de vie, par des politiques fiscales qui ne poussent pas talents et capitaux à fuir le pays.

Avant-garde. La démocratie ne se réduit pas à des institutions, elle repose sur des mots. Quand le vocabulaire se réduit, les horizons se ferment. Quand la pensée se standardise, la liberté s’étiole. Préserver la variété des formes et des propos, c’est préserver la possibilité de penser autrement, donc de contester, donc de vivre en citoyens libres.

Le combat est d’avant-garde, pour que nos futurs petits-enfants puissent toujours, dans vingt ans, exprimer une pensée complexe avec précision, lire un éditorial sans avoir l’impression de relire le précédent, entendre un discours politique sans reconnaître mot pour mot celui de la veille. La standardisation linguistique n’est pas une fatalité technologique. La langue française n’appartient ni aux algorithmes californiens ou chinois, ni aux technocrates paresseux, ni aux communicants pressés. Elle appartient à tous ceux qui la parlent, l’écrivent, la transmettent, notamment par des livres dont il faut imposer la pertinence et la modernité dans la bataille des intelligences et la compétition stimulante des neurones. La défense de notre langue et de la liberté de penser doit être notre combat total. Ainsi va la France.

 

 

Retrouvez la chronique de David Lisnard sur le site de l’Opinion en cliquant ici.

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de Nouvelle Énergie et David Lisnard