11 septembre : le retour du réel
Le 11 septembre 2001, à 8 h 46, un Boeing 767 détourné percute la tour nord du World Trade Center. Dix-sept minutes plus tard, un second appareil frappe la tour sud. Deux autres avions sont détournés : l’un s’écrase contre le Pentagone ; l’autre en Pennsylvanie, après la révolte de ses passagers et de son équipage. En quelques heures, dix-neuf terroristes d’Al-Qaïda assassinent 2 977 personnes. Le monde entier voit les tours s’effondrer. Ce jour-là, plusieurs certitudes occidentales se brisent avec elles. Une tribune de David Lisnard parue dans Rupture-mag.

Depuis la chute du mur de Berlin et la disparition de l’Union soviétique, beaucoup s’étaient largement convaincus que le droit, le commerce et l’interdépendance rendraient peu à peu la puissance secondaire. La mondialisation devait rapprocher les peuples. L’ouverture économique favoriserait la convergence politique. Les frontières perdraient de leur importance. La guerre elle-même semblait devoir être progressivement repoussée aux marges d’un monde pacifié. Le 11 Septembre fut la réfutation sanglante de cette illusion.
Trois mois exactement après les attentats, le 11 décembre 2001, la Chine entrait dans l’Organisation mondiale du commerce. Aucun lien de causalité entre ces deux événements, pourtant, leur rapprochement éclaire singulièrement le quart de siècle qui allait suivre.
D’un côté, une organisation islamiste avait utilisé les libertés, les technologies, les réseaux financiers et l’ouverture des démocraties pour frapper au cœur la première puissance mondiale. De l’autre, le pari était fait que l’intégration commerciale de la Chine favoriserait sa convergence politique avec le monde libéral. Las, Pékin a pleinement tiré parti de cette ouverture sans jamais renoncer à une stratégie de puissance patiemment élaborée.
Dans les deux cas, les mêmes utopistes ont trop volontiers confondu leurs espérances avec le sens de l’Histoire. La réponse à Al-Qaïda était bien sûr nécessaire. Aucun État ne peut accepter qu’une organisation terroriste prépare impunément le massacre de ses citoyens. Mais, en Afghanistan, la destruction d’Al-Qaïda et de son sanctuaire s’est progressivement accompagnée d’une ambition autrement plus vaste : reconstruire un État et remodeler une société entière. Vingt ans après l’intervention, les talibans reprenaient Kaboul. Puis la « guerre contre la terreur » fut étendue à l’Irak, selon une logique distincte et contestée. La chute de Saddam Hussein fut suivie du chaos, de la guerre confessionnelle et, quelques années plus tard, de l’essor de Daech.
La puissance militaire demeure indispensable. Mais elle ne dispense ni d’une stratégie, ni d’une connaissance de l’adversaire, ni d’une appréciation réaliste de ce que la force peut accomplir. La supériorité militaire ne suffit pas lorsqu’elle sert des objectifs politiques mal définis ou irréalistes.
Pendant que les États-Unis concentraient une part considérable de leurs efforts sur le terrorisme et le Moyen-Orient, d’autres puissances poursuivaient leur propre trajectoire. La Russie attaquait la Géorgie en 2008, annexait la Crimée en 2014 puis envahissait l’Ukraine en 2022. La Chine devenait une puissance industrielle, technologique, numérique, maritime et militaire de premier rang. L’Iran étendait son influence au Proche-Orient. La Turquie renouait avec une logique impérialiste. Les États-Unis eux-mêmes revenaient progressivement à une conception plus directement stratégique des rapports commerciaux et technologiques.
Si d’aucuns les avaient oubliés ou ont fermé les yeux, les rapports de force, eux, n’ont jamais disparu de la scène internationale. Et alors que les dirigeants européens allaient jusqu’à bannir le mot même de « puissance » d’autres faisaient en sorte de pouvoir l’exercer.
Aujourd’hui, le rapport de force ne se mesure plus seulement en soldats, en chars ou en bâtiments de guerre. Il se joue dans l’industrie, l’énergie, les matières premières, les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, le cyberespace, les données, les infrastructures critiques, les normes que l’on parvient à imposer aux autres, et les grandes routes commerciales. Une dépendance économique peut devenir une vulnérabilité stratégique. Une technologie nouvelle, une ressource énergétique ou une chaîne d’approvisionnement que l’on maîtrise peuvent devenir des instruments de pression. La souveraineté prend dès lors un sens très concret. Elle ne consiste pas à proclamer son indépendance. Elle suppose de disposer des moyens matériels de décider librement et, lorsque nos intérêts l’exigent, de pouvoir dire non.
Le 11 Septembre nous a laissé une autre leçon, particulièrement douloureuse pour la France. En 2001, nous découvrions une organisation terroriste disposant d’une base arrière lointaine et capable de préparer pendant des mois une opération d’une ampleur inédite. Vingt-cinq ans plus tard, la menace islamiste a profondément changé. Depuis 2012, plus de 270 personnes ont été assassinées sur notre sol par le terrorisme islamiste. Toulouse et Montauban, Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher, le Bataclan, Nice, Magnanville, Samuel Paty, Dominique Bernard : ces noms appartiennent désormais à notre histoire nationale.
Le djihadisme n’a plus nécessairement besoin d’un sanctuaire territorial ni d’une organisation capable de préparer pendant plusieurs années une opération complexe. La radicalisation peut s’accomplir dans une prison, sur un réseau social ou au contact de quelques individus. La menace s’est fragmentée, individualisée, elle est devenue endogène, sans perdre sa capacité meurtrière.
Mais le terrorisme n’épuise pas la question de l’islamisme. Le djihadisme en constitue la forme armée, la plus spectaculaire et la plus meurtrière. Il existe aussi un islamisme politique qui emprunte d’autres voies : l’influence, les réseaux, l’éducation, la prédication, l’entrisme, l’intimidation sociale. Ses méthodes peuvent différer profondément de celles du terrorisme. Cela ne rend pas son projet moins dangereux. L’islamisme n’est pas seulement une menace lorsqu’il tue. Il l’est aussi lorsqu’il entreprend de faire reculer la loi commune devant la norme religieuse.
Il faut donc combattre chacune de ses manifestations avec les moyens qui lui correspondent : par le renseignement, la police et la justice lorsqu’il prépare, encourage ou justifie la violence ; par le droit, l’école, l’autorité publique et la défense sans concession de nos principes lorsqu’il avance par l’influence, la pression ou l’entrisme. Le nommer pour ce qu’il est ne consiste ni à confondre l’islam avec l’islamisme, ni à suspecter les Français de confession musulmane qui refusent cette entreprise politique et peuvent en être victimes comme chacun d’entre nous. C’est au contraire la condition d’un combat clair. En France, aucune prescription religieuse ne peut prévaloir sur la loi commune. Cette exigence intérieure rejoint directement la grande transformation du monde. Car une nation ne peut durablement être puissante à l’extérieur si elle doute d’elle-même à l’intérieur.
La puissance ne réside pas seulement dans les capacités militaires. Elle suppose de savoir défendre ses frontières et ses intérêts, produire les biens indispensables à son indépendance, maîtriser ses infrastructures essentielles, conserver une avance scientifique et technologique, instruire ses enfants, faire respecter ses lois et transmettre une histoire, une langue et une culture communes.
Elle suppose aussi de savoir ce que l’on entend défendre. L’Europe avait cru pouvoir vivre durablement des dividendes de la paix. Elle découvre aujourd’hui l’urgence du réarmement. La France, pour sa part, dispose encore d’atouts considérables : la dissuasion nucléaire, un siège permanent au Conseil de sécurité, une présence maritime mondiale, une diplomatie présente sur tous les continents, une industrie de défense de premier rang et des armées reconnues dans le monde entier. Mais la puissance n’est jamais la simple addition de moyens disponibles. Elle suppose une volonté politique, une continuité stratégique et une hiérarchie claire des intérêts.
Vingt-cinq ans après, voilà peut-être la véritable portée politique du 11 septembre 2001. Le devoir de mémoire nous commande d’abord de nous souvenir des milliers de vies détruites ce jour-là et de toutes celles que le terrorisme islamiste a arrachées depuis, aux États-Unis, en France et ailleurs. Mais la mémoire n’a de sens que si elle nous rend plus lucides. Le 11 Septembre ne fut pas le commencement de la violence, de l’islamisme ou des rivalités de puissance. Il fut le moment où certaines illusions occidentales rencontrèrent brutalement le réel.
Depuis, le réel n’a cessé de nous rappeler à lui. L’islamisme a changé de forme sans disparaître. La guerre de haute intensité est revenue en Europe. Les empires et les puissances assument leurs ambitions. L’industrie, l’énergie, la technologie, les matières premières et l’information sont devenues des armes. Le droit demeure indispensable, mais il ne protège que ceux qui disposent de la force nécessaire pour le faire respecter. Nos dirigeants ont trop longtemps cru que la puissance appartenait au monde ancien. Elle est au contraire l’une des grandes questions du monde qui vient. La véritable question, désormais, est de savoir si la France accepte encore d’être l’auteur de son destin ou si elle consent progressivement à le voir écrit par d’autres. Car une nation qui renonce à la puissance finit toujours par dépendre des autres. Et une nation qui dépend des autres ne décide bientôt plus de son destin. La France n’a donc pas à choisir entre la liberté et la puissance. Elle doit retrouver la puissance nécessaire pour demeurer libre.